Eugenia HUICI DE ERRAZURITZ : la protectrice de Picasso
Origines et contact avec Picasso
Eugenia Huici Arguedas naît le 15 septembre 1860 à Santiago du Chili. Fille de Manuela Arguedas, chilienne, et du riche entrepreneur minier bolivien Ildefonso Huici, elle grandit dans un milieu cultivé et cosmopolite, où les arts, la littérature et les échanges intellectuels occupent une place centrale. Ses séjours à Paris, Madrid, Barcelone et Londres élargissent ses horizons, nourrissent son goût pour les formes artistiques contemporaines et affinent son ouverture aux cultures et aux idées nouvelles.
En 1879, elle épouse le peintre et diplomate chilien José Tomás Errázuriz. À partir de 1893, le couple s’installe successivement à Paris puis à Londres, tout en séjournant régulièrement à Madrid, où Eugenia Errázuriz fréquente des figures majeures de l’avant-garde européenne, telles que Serge Diaghilev et Igor Stravinsky, qu’elle soutient activement. Après la Première Guerre mondiale, séparée de son mari, elle s’établit principalement en France. Dans The Real Beauty: The Artistic World of Eugenia Errázuriz, Julie Pierotti indique que c’est dans un café de Montparnasse, vers 1916, et par l’entremise de Jean Cocteau, qu’elle aurait rencontré Picasso.
La profondeur d’une amitié
La correspondance d’Eugenia Huici de Errázuriz avec Pablo Picasso dépasse le simple échange mondain et révéle une relation durable, fondée sur l’affection, la complicité et une attention constante portée à la vie de l’artiste. Dans sa thèse de doctorat consacrée à la famille Errázuriz Urmeneta, Solène Bergot souligne qu’Eugenia perçoit très tôt la portée de l’art d’avant-garde de Picasso ; toutefois, elle précise toutefois que, malgré un goût artistique résolument moderne, son approche de l’art demeure avant tout intuitive plutôt que théorique, à la différence de celle de l’autre amie et mécène de Picasso, Gertrude Stein.
Cette relation se manifeste par des sollicitudes concrètes et continues, au point que Picasso la qualifie de « seconde mère ». Dès leurs premiers échanges, Eugenia s’enquiert régulièrement de sa situation et lui communique ses différentes adresses afin de maintenir un lien constant, malgré ses séjours à Londres et à Madrid. Soucieuse de son bien-être, elle veille tant à son confort qu’à son apparence, allant jusqu’à lui commander des vêtements, comme en atteste une lettre du 27 février 1917 annonçant l’achat d’un costume bleu.
Ses attentions se prolongent dans l’organisation matérielle de ses séjours. Eugenia les prépare avec un soin particulier, aménageant à l’avance les chambres et les appartements afin de garantir à Picasso une vie quotidienne confortable, avec des espaces dédiés au travail et à l’exposition des œuvres, ainsi que le matériel nécessaire à l’accrochage des toiles (lettre du 31 janvier 1918). À cet accompagnement pratique s’ajoute un soutien financier régulier : en 1917 par exemple, elle lui envoie successivement mille puis deux mille francs, alors même que ses ressources personnelles sont de plus en plus restreintes à cause de la guerre.
Enfin, son engagement s’étend à la sphère sociale et familiale. Eugenia intègre Picasso et ses proches à son cercle intime et, réciproquement, s’insère dans le sien en rendant visite à sa mère et à sa sœur à Barcelone, ainsi qu’à Sabartés à Paris. Déjeuners, dîners et participations communes à des fêtes familiales, notamment à Noël, témoignent de la proximité de leurs relations et de la place qu’elle occupe au sein de l’entourage de l’artiste.
Biarritz et la villa « La Mimoseraie »
En 1918, elle est invitée au mariage de Picasso et Olga Khokhlova à Paris (lettre du 1er juillet 1918), mais elle ne peut assister aux festivités en raison des travaux entrepris dans sa nouvelle maison. Depuis le printemps, elle a quitté Paris et la guerre pour le Sud-Ouest, où elle recherche activement une maison à la fois épurée et raffinée, lassée par les personnes qui, selon elle, accordent trop d’importance aux « superficialités », comme elle l’écrit dans une lettre du 2 avril 1918 : « J’ai même l’impression de devenir sauvage ».
Elle finit par trouver une propriété correspondant à ses critères d’élégance et de sobriété, une « petite cabane » (lettre du 23 mai 1918), qu’elle loue d’abord avant de l’acquérir définitivement : La Mimoseraie. Installée provisoirement dans la pension Les Chardons, elle suit attentivement les travaux de réhabilitation de la villa, impatiente d’y recevoir Picasso et Olga. Selon un article de 1923 cité par Bergot (Interior de la casa de la señora Huici de Errázuriz, en Biarritz), la villa se distinguait par son minimalisme, notamment dans la chambre à coucher dont le seul luxe était le plafond étoilé peint par Picasso.
Les Picasso s’y rendent en août 1918, mais comme les travaux ne sont pas encore tout à fait terminés, Eugenia les installe d’abord dans un petit hôtel à proximité (lettres du 4 et 11 août 1918), avant qu’ils ne rejoignent la villa, sans doute vers la fin du mois. Dans cette demeure, la mécène avait aménagé un étage pour le couple ainsi qu’une chambre destinée à servir d’atelier pour le peintre.
Olga peut y poursuivre sa convalescence après une blessure au pied qui l’a contrainte à interrompre sa carrière de danseuse et a retardé leur mariage, tandis que Picasso s’imprègne de l’atmosphère basque pour nourrir ses nouvelles créations. Il croque Olga en convalescence et imagine Les Baigneuses, comme le rappellent Jean-François Larralde et Jean Casenave. Picasso réalise également plusieurs fresques, notamment sur les murs de la villa, et répond à une commande de Paul Rosenberg, qui lui demande de peindre le portrait de sa femme et de sa fille.
La vie est douce à Biarritz, si douce qu’Eugenia se met à la recherche d’une maison susceptible de répondre aux besoins des Picasso. Dans une lettre du 27 mai 1922, elle lui annonce avoir trouvé une propriété à Anglet, située à cinq minutes du tramway et à l’écart de la grande route. Celle-ci comprend un jardin fleuri et ombragé, quatre chambres, une salle à manger, un grand salon propice au travail, une pièce pour la cuisinière ainsi qu’un second jardin. Eugenia joint un dessin de la maison et demande à Picasso de confirmer, par télégramme, son intérêt pour ce bien, d’autant que d’autres Parisiens s’y montrent également intéressés. Picasso ne fera finalement pas l’acquisition de la propriété ; on peut supposer qu’il a préféré la Méditerranée à la côte Atlantique.
En 1924, Eugenia se sépare de La Mimoseraie, qu’elle vend à son fils. Elle raconte alors à Picasso combien les visiteurs sont impressionnés par les fresques qu’il y a réalisées. Driant, qui a vu le studio, note qu’il est « plus beau que celui d’Isabelle d’Este » (lettre du 20 août 1928). Eugenia regrettera toujours d’avoir vendu la villa, « mais il fallait bien passer à autre chose », écrit-elle, tout en ayant conscience que la propriété était néanmoins restée dans la famille.
Elle y séjourne encore à de nombreuses reprises jusqu’en 1947, notamment après la mort de son fils en 1942, et ce jusqu’à son retour définitif au Chili en 1949.
Après cette date, la villa est vendue par le petit-fils d’Eugenia. Dans les années 1960, les fresques de Picasso qui ornaient la propriété sont démontées et acquises par un collectionneur privé. La Mimoseraie, quant à elle, a depuis été démolie.
Une présence constante malgré les difficultés des temps
La correspondance d’Eugenia Errázuriz reflète les bouleversements politiques, sociaux et personnels qui traversent l’Europe au XXᵉ siècle.
Pendant la Première Guerre mondiale, elle ressent un profond isolement et une vive inquiétude, tout en pensant constamment à Picasso et à son entourage (lettre du 2 avril 1918). Son attachement se traduit par des lettres dans lesquelles elle encourage le peintre à lui répondre afin de la rassurer.
En 1936, lors de la guerre civile espagnole, ses préoccupations se portent sur la famille de Picasso restée à Barcelone. Elle réclame instamment des nouvelles et exprime sa peur pour leur sécurité (lettre du 29 juillet 1936).
Durant la Seconde Guerre mondiale, Eugenia subit précarité et isolement. Elle quitte Paris pour se réfugier dans le Gers, puis à La Mimoseraie, où son quotidien devient modeste et difficile. Elle est contrainte de vendre de nombreux biens pour survivre. Si les lettres de Picasso lui apportent un certain réconfort, notamment lorsqu’elle apprend qu’il poursuit son activité artistique (lettre du 27 juin 1943), la protection des œuvres qu’il a réalisées pour elle reste une priorité. Malgré les privations et la solitude (lettre du 15 mai 1944), elle refuse de s’en séparer.
En 1943, elle dépose un tableau à la banque pour sécuriser ce patrimoine et, dans une triste ironie du sort, elle finit par solliciter le soutien matériel de l’artiste en lui demandant, à deux reprises, de lui racheter des objets précieux (lettres du 6 septembre et du 14 novembre 1944).
L’héritage d’une correspondance
La correspondance d’Eugenia Huici de Errázuritz avec Pablo Picasso constitue un témoignage à la fois profondément humain et d’une valeur historique considérable. Ces lettres révèlent une femme engagée dans la vie artistique et intellectuelle de son époque, et dont la présence auprès de Picasso est restée constante, même dans les moments de fragilité de l’artiste.
Après la Seconde Guerre mondiale, Eugenia retourne au Chili. Elle survit à un accident de la route en 1949 et s’éteint à Santiago en 1951, à l’âge de 90 ans.
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