Renato GUTTUSO : une amitié artistique et idéologique
Origines et contact avec Picasso
Renato Guttuso est né à Bagheria, en Sicile, le 26 décembre 1911. Fils d’un aquarelliste amateur, il se forme à Palerme dans les ateliers d’Emilio Murdolo et du futuriste Pippo Rizzo. Cependant, c’est vers les maîtres français et le génie espagnol que son regard se tourne très tôt.
Installé à Rome au début des années 1930, il affirme déjà son engagement : en 1933, il rédige un article consacré à Picasso, aussitôt censuré par le régime fasciste, marquant le début d’un combat où l’art et la politique sont indissociables.
Dans l’entre-deux-guerres, Guttuso participe à plusieurs expositions à Rome et à Milan, et fréquente les artistes et intellectuels de l’avant-garde culturelle italienne, tels que Lucio Fontana, Alberto Moravia, Francesco Trombadori et son fils Antonello, ainsi que Salvatore Quasimodo. C’est à Rome qu’il rencontre l’aristocrate milanaise Maria Luisa Dotti, dite « Mimise », qui deviendra sa femme. Le poète Pablo Neruda est le témoin de leur mariage, ce qui illustre l’ancrage de Guttuso au cœur de l’intelligentsia communiste internationale.
En 1940, il s’inscrit clandestinement au Parti communiste italien et, pendant la guerre, il rejoint la Résistance, avant d’être contraint de quitter Rome en 1943 pour fuir le fascisme. Après la fin du conflit, Guttuso approfondit son engagement artistique, ce qui l’amène à rencontrer Picasso à Paris en 1946.
Le pinceau du peuple
L’importance de Guttuso pour l’histoire de l’art italien est majeure, ce dernier ayant su transformer le langage pictural en une arme de dénonciation politique. Ses tableaux Exécution à la campagne (1938) et Crucifixion (1941) sont des manifestes contre l’oppression fasciste, directement inspirés par la force plastique et le message politique de Guernica (1937). Récompensé en 1942 d’une médaille d’argent au Prix Bergame, Crucifixion suscite l’indignation du Vatican, qui interdit aux membres du clergé de se rendre à l’exposition où le tableau est présenté. En tant que leader du mouvement Corrente puis du Fronte Nuovo delle Arti, il prône un art qui met en valeur la pénibilité de la condition humaine, des mineurs aux agriculteurs siciliens.
Reconnu internationalement pour son engagement politique, Guttuso reçoit en 1950 le prix du Conseil mondial de la paix à Varsovie, puis, vingt-deux ans plus tard, en 1972, le Grand prix Lénine, décerné par l’Union soviétique. Toujours actif au sein du Parti communiste italien, il est élu sénateur de la République italienne en 1976, fonction qu’il exerce jusqu’en 1983.
Renato Guttuso s’éteint à Rome le 18 décembre 1987, un an après sa femme Mimise.
Guttuso et Picasso
Grand admirateur de Picasso, de trente ans son cadet, Guttuso manifeste tout au long de sa vie une admiration et un dévouement complets à l’artiste espagnol, qu’il apprécie pour son art révolutionnaire et pour son engagement contre les totalitarismes. Dès la fin des années 1930, la peinture de Guttuso montre d’évidents parallélismes avec l’œuvre picassienne.
En 1953, sous l’impulsion du sénateur comuniste Eugenio Reale, Guttuso devient l’un des artisans de la grande rétrospective consacrée à Picasso à Rome et à Milan. Conçue comme un événement à la fois artistique et politique, cette manifestation présente des œuvres monumentales telles que Massacre en Corée (1951), La Guerre (1952) et La Paix (1952). Reale rassemble autour de lui plusieurs figures majeures du monde culturel italien : outre Guttuso, on compte Palma Bucarelli, directrice de la Galerie nationale de Rome, les critiques d’art Giulio Carlo Argan, Cesare Brandi, Emilio Lavagnino et Lionello Venturi ainsi que Fernanda Wittgens, directrice de la Pinacothèque de Brera de Milan et surintendante des galeries de Lombardie.
Dans le cadre de l’exposition et du numéro spécial de la revue Realismo dédié à Picasso, Guttuso lui rend hommage en ces termes : « Tu as rendu compte de l’homme, du pauvre, du vagabond, du fou, du héros, du martyr et aussi du monstre, de l’anti-homme, de l’assassin. Des impressionnistes à nous, quel autre exemple d’une telle entreprise ? Dans le règne du mépris de l’homme, tu as parlé de cet homme ». Et dans un courrier qu’il lui adresse en 1953, il exprime ainsi la fierté des Italiens d’avoir accueilli cette rétrospective : « Nous t’attendrons ici, Picasso, nous t’aimons beaucoup e nous t’embrassons » (sic).
Picasso dans l’oeuvre de Guttuso
Objet d’une profonde admiration, Picasso est perçu par Guttuso comme une icône de l’art au service du peuple ; ainsi, il le représente à de nombreuses reprises dans son œuvre. Dans La Plage (1955-1956), Picasso apparaît sur une plage d’Ostie, près de Rome, vêtu d’un maillot de bain hawaïen et se séchant avec une serviette après une baignade. Dans Les Funérailles de Togliatti (1972), Guttuso rassemble les portraits de nombreuses figures emblématiques du communisme, disparues ou encore vivantes, parmi lesquelles Lénine, Neruda et Picasso.
Dans une lettre du 22 février 1964 adressée à Jacqueline, l’artiste italien évoque un portrait de Picasso qu’il a réalisé : « Très chère Jacqueline, voila la photo du portrait imaginaire que j’ai fait de Pablo à Barcelone, c’est à dire dans une atmosphere espagnole ou sicilienne de matelot jeunesse amis vino. Le tableau est aux Etats-Unis dans la collection Blanch-Smets (New York). C’est seulement un hommage à Pablo et c’est écrit en bas "omaggio a Picasso", un signe d’amour » (sic). Dans cette même missive, il parle d’une autre œuvre : « J’ai fait un autre tableau avec quatre "tetes" ; j’ai commence ca depuis longtemps, mais je ne l’ai jamais achevè. Le tableau avec quatre portraits Lenin (au milieu), Freud, Einstein e Picasso est chez moi et je voudrais en faire cadeau à Pablo. Mais je n’ose pas et je voudrais y travailler encore » (sic).
Profondément affecté par la mort de Picasso en 1973, Guttuso réalise la même année Lamentation sur la mort de Picasso, une œuvre qui reprend plusieurs motifs chers au peintre espagnol, dont la colombe de la paix et le cheval de Guernica. L’année suivante, il signe la préface de l’ouvrage Connaître Picasso. L’aventure de l’homme et le génie de l’artiste de Dominique Porzio et Marco Valsecchi.
L’héritage d’une correspondance
Les lettres envoyées par Guttuso, essentiellement depuis l’Italie, en langue française mais contenant quelques fautes et d’évidents italianismes, révèlent une dimension profondément humaine et familiale. Mimise est omniprésente, elle n’est pas seulement l’épouse de l’artiste, elle est partie prenante de cette amitié.
La correspondance révèle que les Guttuso ont souvent séjourné chez Picasso et Jacqueline. Le 6 septembre 1957, Guttuso relate ainsi leur agréable escapade à Cannes : « Très cher Picasso, j’ai été tres heureux de te voir et je te remercie de ta façon fraternelle de me recevoir - e du cadeau que tu m’as fait (…). Je t’envoi des photos que j’ai prises à la Californie (…) pour moi ce sont des souvenirs precieux (…). Je t’embrasse très fraternellement avec toute ma reconnaissance, et mon admiration toujours plus grand. Renato Guttuso » (sic). Ces photographies sont conservées au Musée national Picasso-Paris.
Tout au long des années 1950 et 1960, les messages d’amitié se succèdent et Guttuso et Mimise ne manquent pas de prendre des nouvelles de la santé de Picasso et de Jacqueline : « Souhaitons rapide rétablissement santé Jacqueline on pense à vous avec tout notre cœur on vous embrasse », écrivent-ils, par exemple, dans un télégramme du 24 septembre 1958. Et encore, en août 1964, depuis Velate di Varese : « Très cher Pablo, Mme Maioli me dit que t’a vu, que tu es comme toujours en grande forme, que tu es jeune et beau. J’espère venir t’embrasser, si tu veux, en septembre » (sic). Quelques mois plus tard, un télégramme rassure Picasso sur la santé de son épouse : « Merci de tout cœur votre amitié fleurs magnifiques (...) Mimise va mieux. Abbracci a te et Pablo carissimi. Renato, Mimise ».
Parfois, Guttuso joue de son influence sur Picasso pour aider des amis. Le 9 décembre 1959, il lui écrit : « Très cher Pablo, je sais ! et Je ne t’envoie jamais personne. Mais c’est un ami et il a une très bonne galerie des dessin à Milan. Peux-tu recevoir mon ami Cadario et l’aider pour l’exposition de quelque dessin de toi ? Merci, Pablo. Excuse moi. Je t’embrasse avec Jacqueline » (sic).
Étrangement, la correspondance de Guttuso s’arrête en 1964, neuf ans avant le décès de Picasso, sans doute remplacée par des appels téléphoniques. Dans tous les cas, l’artiste italien demeure un admirateur indéfectible de l’artiste espagnol, qu’il continue de célébrer dans ses paroles et ses œuvres.
- Photographies2ème moitié juin 1957 - début septembre 1957APPH7695
- Photographies2ème moitié juin 1957 - début septembre 1957APPH7694
- Photographies2ème moitié juin 1957 - début septembre 1957APPH7696
- Photographies1957 - avant février 1964APPH4719
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- Photographiess.d.APPH13667