Marcel BOUDIN : au volant et au service de Picasso
Origines et contact avec Picasso
Fils de tisserands, Marcel Boudin est né le 29 janvier 1896 à Saint-Georges-des-Groseillers, dans l’Orne. Valet de chambre dans sa ville natale, il rencontre celle qui deviendra sa femme sans doute au début des années 1910. Victorine-Louise Lebossé est femme de chambre, elle a quatre ans de plus et est mère d’une fille, Renée, née en 1913, que Marcel reconnaîtra lors de leur mariage célébré à Paris en 1919. On ignore s’il en était le père biologique.
Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale, il s’installe ensuite à Paris et travaille comme chauffeur. Marié et père de deux filles - Renée et Josette, née en 1928 -, il habite au 47 quai de Grenelle, dans le XVe arrondissement, un quartier à dominante industrielle.
Les modalités exactes de sa rencontre avec Picasso demeurent inconnues. On sait cependant qu’en 1926, à l’occasion de ses 45 ans, l’artiste s’offre un cadeau de prestige : une voiture Hispano-Suiza, marque d’automobiles de très haut standing à l’époque. Ne disposant pas de permis, il cherche un chauffeur, et c’est ainsi que Marcel entre à son service.
Les chéquiers conservés dans les archives personnelles de l’artiste attestent de nombreux paiements en sa faveur à partir du 3 mai 1927, confirmant que Marcel est déjà à son service à cette date.
Plus qu’un chauffeur
Habillé d’une livrée impeccable, Marcel est chargé d’assurer tous les déplacements de Picasso, que ce soit dans Paris, en France ou à l’étranger. Il s’occupe également du transport du matériel nécessaire à la peinture et au dessin. Son rôle ne connaît donc pas d’horaires fixes, car il doit rester constamment disponible, ce qui explique le temps considérable qu’il passe auprès de l’artiste et, sans doute, le faible nombre de correspondances que les deux hommes ont échangées.
Au fil des ans, Marcel voit son rôle dépasser celui de simple chauffeur pour devenir l’homme à tout faire de Picasso, voire l’un des confidents de l’artiste, au même titre que l’omniprésent secrétaire Jaime Sabartés ou la femme de chambre Inès Sassier.
Dans Conversations avec Picasso, Brassaï rapporte que Marcel « fixe les toiles, ajuste les cadres, prépare les caisses, emballe, déballe, expédie... », mais aussi qu’il « promène souvent le chien ». De son côté, Françoise Gilot souligne qu’il est non seulement le chauffeur de l’artiste, mais également l’une de ses éminences grises. La fréquentation quotidienne des œuvres du maître lui confère par ailleurs une expertise particulière. Dans Vivre avec Picasso, Gilot note avec une certaine ironie que « Marcel commençait par examiner les tableaux peints la veille » et que « quand Pablo apparaissait, Marcel était prêt à faire ses commentaires ». Selon elle, « les opinions de Marcel lui importaient peu, mais il désirait à tout prix les connaître. (...) Marcel s’était fait, au cours des années, la réputation d’avoir l’œil aussi infaillible qu’un expert. S’il décrétait qu’une toile était authentique, elle l’était à tout jamais. S’il prononçait le mot “faux”, personne n’osait le contredire. Celui qui venait faire authentifier une peinture savait que ses chances étaient nulles si le verdict de Marcel était négatif ».
Les années de guerre
La Seconde Guerre mondiale bouleverse la vie de Marcel comme en témoignent les lettres qu’il échange avec Picasso et son entourage pendant sa mobilisation. En septembre 1939, après la déclaration de la mobilisation générale, il conduit Picasso, Dora Maar ainsi que Sabartés et sa femme sur la côte atlantique, à Royan.
Quelques mois plus tard, il est affecté au transport des troupes à Laval, dans la Mayenne, où il retrouve « les belles cages à poules de 1918 avec des sommiers en planches et des matelas en paille » (lettre du 17 mars 1940). Malgré les conditions rudimentaires, il assure aller bien et tenter de garder le moral, notant avec ironie qu’il a « le temps de réfléchir à la mort de Louis XVI » (lettre du 19 avril 1940).
Le 27 mars 1940, depuis le camp de Coëtquidan, il décrit avec humour et réalisme sa vie de soldat : les travaux quotidiens à la « pioche, pelle et brouette », les longues journées sous le froid et l’austérité de l’uniforme des soldats, « habillés comme des mendiants ». Loin de Paris, il exprime le désir de se rapprocher de la capitale, il évoque ses difficultés financières et parle notamment du faible revenu de son service, seulement 5,50 francs pour onze jours de travail.
Marcel engage rapidement les démarches pour être démobilisé. Le 15 mai 1940, depuis Laval, il précise qu’il doit fournir les certificats de naissance de ses filles. À l’été 1940 il peut enfin rentrer chez lui.
Le confident
De retour à Paris, Marcel reprend immédiatement son service auprès de Picasso. La guerre et l’Occupation ne permettant pas l’usage de l’automobile, il devient employé polyvalent. Au fil des années, il se rapproche de l’artiste, devenant son confident et collaborateur. En 1943, par exemple, lors de la réalisation de la sculpture en plâtre L’Homme au mouton dans l’atelier des Grands-Augustin, il contribue, avec Paul Éluard, à stabiliser l’œuvre à l’aide de cordes pour éviter tout accident.
Brassaï, qui l’immortalise à plusieurs reprises durant les années de guerre, témoigne de sa participation à l’inventaire des œuvres de Picasso pour les Cahiers d’Art : « Je suis surpris de voir Marcel, le "chauffeur" - sans voiture à conduire depuis quatre ans, armé d’une règle, diriger l’opération de l’inventaire. C’est lui qui classe chaque feuille dans sa catégorie respective (…). À mon grand étonnement, cet "homme du peuple" est tout à fait familier des différentes époques de Picasso, use même des termes techniques ». Il s’étonne de le voir classer chaque feuille, énoncer les références et manier les termes techniques avec une expertise surprenante pour un « homme du peuple ».
Les années rapprochent Picasso et Marcel à tel point que ce dernier joue parfois un rôle de médiateur dans les différends entre l’artiste et son fils Paulo. Gilot décrit en ces termes son influence : « Avec ses amis poètes, peintres et autres, Pablo menait le jeu, mais avec Marcel, il écoutait. Marcel passait en revue les événements de la journée, et les agrémentait de commentaires de son cru. Il contredisait Pablo, et même le critiquait s’il trouvait que c’était mérité. Et Pablo l’acceptait généralement ». Elle ajoute, concernant sa propre expérience : « De temps en temps, Pablo recommençait à argumenter pour que je me décide à vivre avec lui. Marcel, qui nous regardait avec un demi-sourire, s’immisça dans la discussion en déclarant : "Je crois qu’elle a raison. Ne la pressez pas. Donnez-lui le temps de réfléchir." Même dans mon cas, Pablo lui accordait une confiance totale ».
La rupture avec Picasso
Lorsque le conflit prend fin, Marcel retrouve ses fonctions de chauffeur. Brassaï rapporte : « Le 1er juillet 1945 est un grand jour pour Picasso. À partir de ce jour, il peut de nouveau circuler dans sa voiture… Marcel est ravi ; il a déjà fait le plein. Mais avant de nous prendre, il tenait à rouler sur une route pour dégourdir le moteur après cinq années de sommeil forcé ».
À partir de 1948, Picasso s’installe à la villa La Galloise, à Vallauris, avec Françoise, bientôt mère de Claude et Paloma. Marcel l’accompagne régulièrement dans ses déplacements entre Paris et le Sud. Les nombreuses notes de frais de restaurants et d’hôtels conservées dans les archives personnelles de l’artiste témoignent de sa présence quasi constante en Provence.
Comme l’atteste une lettre du 2 mai 1951 adressée par Picasso à son banquier Max Pellequer - lettre vendue aux enchères en 2024 -, Marcel perçoit alors un salaire confortable de 20 000 francs par mois. Toutefois, en septembre 1951, la relation de confiance qui le lie à l’artiste vole en éclats.
Dans Gravés dans ma mémoire, Fernand Mourlot explique ainsi les raisons de cette rupture : « Il [Picasso] avait à cette époque un chauffeur nommé Marcel Boudin qui lui était entièrement dévoué, qui l’attendait des heures durant avec sa voiture en jouant à la pétanque (…). Et puis il était aussi l’homme de confiance de Picasso, à tel point qu’un jour il a cru bon de prendre la voiture, une somptueuse Buick, le maître n’étant pas là, et d’aller se promener avec fille qui était très jolie et son prétendant, un type assez connu à la Radio du reste ; il est entré dans un arbre et il a complètement démoli la voiture. Quand Picasso l’a su, il a pris une colère épouvantable et il a flanqué Boudin à la porte. Pas parce qu’il avait démoli la Buick, mais parce qu’il l’avait prise sans demander l’autorisation ».
Cet épisode, relaté par plusieurs biographes, marque Picasso, qui perd non seulement son chauffeur, mais aussi un interlocuteur privilégié et un compagnon de confiance qui a partagé sa vie pendant de longues années.
Pour autant, vingt ans d’amitié ne s’effacent pas d’un coup d’éponge : Marcel continue d’écrire à Picasso et l’invite même au mariage de sa fille Josette, célébré en avril 1952 à Paris. Si le faire-part est conservé dans les archives, la présence de l’artiste à la cérémonie reste incertaine. En décembre 1953 et en janvier 1960, soit deux et neuf ans après le licenciement de Marcel, la famille Boudin envoie encore des cartes de vœux à Picasso. Et le 27 octobre 1961, à l’occasion des 80 ans de l’artiste, Marcel et sa femme lui adressent une carte d’anniversaire.
Marcel Boudin décède à Paris le 22 septembre 1965. On ignore s’il a revu Picasso après son licenciement en 1951.
L’héritage d’une correspondance
La correspondance de Marcel témoigne du profond respect et de la confiance qui liaient les deux hommes. Ses lettres abordent des aspects très personnels tels que le décès du père de Marcel en 1931, la santé fragile de la jeune Renée Boudin, les visites médicales auxquelles elle doit se soumettre en 1935 ainsi que son décès quatre ans plus tard, à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Les courriers envoyés par Marcel en 1940, alors qu’il est mobilisé, offrent un témoignage précieux de la vie dans un camp militaire, de sa dureté et de son quotidien, tout en montrant la manière dont il tente de dédramatiser sa situation.
Les lettres de Victorine Boudin révèlent, quant à elles, de la chaleur des liens que Picasso entretenait avec sa famille. Elle y remercie l’artiste pour les attentions reçues - des « délicieux bonbons » en avril 1938, une boîte de fruits confits en septembre de la même année, ou encore un bouquet de fleurs en mai 1940 - et l’informe des démarches qu’elle entreprend pour obtenir la démobilisation de son époux.
Les courriers adressés après le renvoi de Marcel en 1951 racontent, eux, une autre histoire : celle d’un homme qui est resté attaché à son ancien employeur, guidé non par la simple convenance, mais par plus de vingt ans de fidélité et de dévouement.
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