Augusta LAURENZI : la gouvernante de Paulo Picasso

Résumé :
L’italienne Augusta Laurenzi entre au service d’Olga et Pablo Picasso en 1932. Sa correspondance, constituée de douze pièces datant de 1933 à 1936, la montre comme le témoin discret, et sans doute involontaire, de la séparation du couple, ainsi que du quotidien à Boisgeloup. Probablement renvoyée à la fin de l’année 1935, elle disparaît ensuite des archives et son destin demeure incertain ; ses dates et lieux de naissance et de décès ne sont pas connus.
Augusta Lorenzi

Origines et contact avec Picasso

Originaire de Rome, Augusta Laurenzi entre au service d’Olga et Pablo Picasso en avril 1932. D’abord engagée comme femme de chambre, elle devient rapidement la gouvernante de Paulo, leur fils unique né en 1921. Sa mission principale : veiller sur l’enfant et l’accompagner dans ses déplacements, notamment au château de Boisgeloup, en Normandie. Plusieurs photographies familiales, prises lors des vacances à Dieppe et à Pourville en août 1932, attestent de sa présence auprès des Picasso.

Le couple, satisfait de ses services, lui accorde en 1933 un long arrêt maladie afin de lui permettre de rentrer chez sa famille à Rome pour « une période de convalescence d’un mois » (attestation d’arrêt maladie datée du 10 octobre 1933). Entre fin octobre et fin novembre, elle adresse à ses employeurs cinq cartes postales depuis Rome, représentant les monuments emblématiques de la capitale italienne : la fontaine de Trevi, le château Saint-Ange, le temple d’Antonin et Faustine, ou encore l’arc de Constantin. Ses messages sont courts et chaleureux : « sempre riconoscente » (« toujours reconnaissante », 2 novembre 1933) ; « sempre il buongiorno di Augusta » (« toujours le bonjour d’Augusta », 3 novembre 1933). Enfin, par une carte postale datée du 27 novembre 1933, elle leur annonce, d’un lapidaire « à presto » (« à bientôt »), son retour prochain en France au service de la famille.

 

L’été 1935 : une période éprouvante

L’arrivée d’Augusta Laurenzi coïncide avec un moment crucial dans la vie du couple Picasso. Sans le vouloir, elle se retrouve au cœur de la lente désagrégation de leur mariage. Le 29 juin 1935, la justice ordonne une séparation provisoire. Malgré son opposition, Olga est contrainte de quitter le domicile conjugal de la rue de la Boétie et est assignée à résidence à Boisgeloup par un huissier. Paulo, confié à sa garde par le tribunal, l’accompagne dans cet exil subi. Augusta, qui les suit dans cette épreuve, partage leur quotidien marqué par la tristesse et la tension, et informe Picasso de la situation en lui décrivant la vie à Boisgeloup.

L’été 1935 est particulièrement difficile pour Augusta. Olga, affectée par la séparation et par la grossesse de Marie-Thérèse Walter, la maîtresse de Picasso, sombre dans une profonde mélancolie. Dans une lettre datée du 13 juillet, Augusta écrit qu’Olga refuse de s’alimenter, ne prenant que du café au lait, ce qui affecte gravement sa santé. Elle évoque aussi Paulo : la santé physique est bonne, mais son comportement s’est endurci. Augusta parle de «questi caratteri terribili » («ces caractères terribles») pour désigner les tempéraments d’Olga et de son fils. Elle promet de tout faire pour les soutenir dans cette situation pénible.

En août 1935, Augusta, Olga et Paulo passent quelques jours à Dieppe. Dans une lettre datée du 21 août, la gouvernante raconte à Picasso que son fils est heureux : il profite de longues promenades, se rend aux courses hippiques, et apprécie la compagnie chaleureuse des visiteurs réguliers, dont Georges et Marcelle Braque. Mais cette pause normande est brève : au bout de seulement huit jours, Olga décide qu’il est temps de rentrer. Augusta le regrette vivement, estimant que le beau temps venait à peine de s’installer et que Paulo aurait pu profiter des bains de mer. Elle précise aussi que durant tout le séjour, l’enfant n’a cessé de parler « del suo caro papà » (« de son cher papa »). La lettre se conclut par un conseil à Picasso : il doit apprendre à être un peu plus égoïste et à penser davantage à lui-même, car jusque-là il s’est trop sacrifié pour les autres.
 

Une disparition mystérieuse

Le 5 septembre, à la naissance de Maya, fille de Marie-Thérèse Walter et Picasso, celui-ci demande à Augusta d’emmener Paulo en voyage à Dieppe, au Havre et à Lisieux, sans doute pour l’éloigner des rumeurs et du tumulte.

Quelques semaines plus tard, dans une lettre énigmatique datée du 21 novembre 1935, la gouvernante fait à nouveau entendre sa voix, pour la dernière fois. Un événement grave semble s’être produit. Augusta évoque une « burrasca » (« bourrasque ») et nie être à « l’origine del male » (« l’origine du mal »). Elle précise que, lorsque des actions difficiles doivent être menées, la responsabilité revient toujours au commanditaire. Fait-elle allusion à Picasso, qui aurait exigé son intervention dans une situation délicate ? Elle précise qu’elle sait que l’artiste la voit désormais comme une personne dangereuse, mais affirme garder la conscience tranquille, assurant n’avoir blessé personne. Elle se défend en rappelant son dévouement sans faille et confesse son incompréhension face au changement d’attitude de Picasso à son égard.

Probablement renvoyée à la suite de cette affaire, Augusta disparaît de la vie de Picasso avant la fin de 1935, et son sort demeure totalement inconnu. A-t-elle été licenciée ou a-t-elle choisi de s’éloigner d’un environnement devenu trop pesant ? Aucune trace ne permet de savoir ce qu’elle est devenue par la suite.
 

L’héritage d’une correspondance

À travers sa correspondance, Augusta Laurenzi apparaît comme une femme loyale, profondément attachée à ceux qu’elle servait et marquée par les épreuves qu’elle a traversées. À ce jour, aucune trace des réponses de Picasso ou d’Olga n’a été retrouvée.

On remarque également que toutes ses lettres sont rédigées en italien, reflétant à la fois ses origines culturelles, mais aussi le fait que la langue maternelle lui permettait d’exprimer plus authentiquement ses émotions et sa subjectivité dans un contexte sensible comme celui de la séparation de ses employeurs. Ce choix linguistique suggère par ailleurs que Picasso devait très probablement comprendre l’italien, d’autant plus qu’il avait séjourné en Italie en 1917 pour travailler aux décors et costumes du ballet Parade avec la compagnie des Ballets Russes.
 

 

Simone Zimbardi