Alfred (dit Albert) RÉTY : le jardinier de Boisgeloup

Résumé :
Alfred Réty (1901-1985), souvent mentionné sous le prénom d’Albert dans la correspondance, entre au service de Pablo Picasso en avril 1932 comme jardinier du château de Boisgeloup, où il travaille pendant seize ans. Sa correspondance, datant de 1932 à 1948, est constituée de soixante courriers, parmi lesquels six lettres de sa femme Marie. Ces lettres offrent un témoignage précis sur la gestion quotidienne du domaine, les absences du maître et les effets de la guerre. La relation de confiance s’altère progressivement, jusqu’à son départ en 1948 et un litige porté devant les prud’hommes, dont l’issue demeure inconnue.

Origines et contact avec Picasso

Né le 26 avril 1901 à Varennes-lès-Narcy, dans la Nièvre, d’un père inconnu et d’une mère passementière, Alfred Réty grandit à Paris dans un milieu modeste. Sa mère, Clotilde Mussier, épouse en 1909 François Réty, jardinier de profession. À cette occasion, Alfred adopte le nom de famille de son beau-père. 

Très jeune, il entre au service de familles bourgeoises parisiennes, d’abord comme valet de chambre. C’est dans ce cadre qu’il fait la rencontre de Marie Coquelle, femme de chambre originaire du Pas-de-Calais. Ils se marient à Paris en 1923, et deux filles naîtront de cette union : Andrée en 1924, Micheline en 1931.

Le 21 avril 1932, la vie des Réty bascule lorsque Alfred est engagé comme jardinier au château de Boisgeloup, acquis par Picasso en 1930. Installé avec sa famille dans une dépendance, Alfred veille, pendant seize ans, à l’entretien du parc, à la bonne tenue des potagers et à la surveillance générale du domaine.

 

Un homme de confiance au cœur du domaine

Lorsque Picasso et sa famille s’éloignent de Boisgeloup, Alfred en devient l’intendant de fait. Il gère les travaux courants, les coordonne avec des entrepreneurs locaux, comme M. Pichot, sollicité en 1933 pour des réparations du fourneau et des W.C. du château. Il assure aussi l’approvisionnement en produits frais : pommes, groseilles, pommes de terre ou encore poires, tous cultivés sur place, et envoyés à l’adresse parisienne de Picasso. Il veille également sur les animaux, en particulier sur le chien Bob et sur les pigeons.

Mais son rôle ne s’arrête pas aux tâches du quotidien. En août 1935, il informe Picasso d’un effondrement survenu dans la chapelle du château, empêchant l’abbé local d’y célébrer la messe : « Il est tombé un morceau énorme au-dessus de l’autel », écrit-il.

 

La guerre et la rupture

La Seconde Guerre mondiale marque une nouvelle rupture dans la vie d’Alfred. Mobilisé, il quitte Boisgeloup en 1940, laissant sa femme Marie seule avec leurs deux filles. Dans une série de lettres poignantes, Marie supplie Picasso de lui venir en aide : elle n’a toujours pas touché les allocations promises, et se retrouve sans ressources. 

Le 21 mai 1940, elle décrit l’arrivée soudaine des troupes au château : « Depuis samedi soir le château est occupé par la troupe, voilà du mouvement pour Boisgeloup ».

Quelques semaines plus tard, le 15 juin, sa voix se fait encore plus grave. Elle dit avoir passé deux nuits à la cave, à côté de la roseraie, avant de fuir à pied, 50 kilomètres sous les bombes, avec ses deux enfants.

Démobilisé en 1941, Alfred retrouve enfin son poste, mais le lien avec Picasso s’est distendu. Il continue pourtant à rendre compte de la vie au château annonçant, par exemple, la création d’une école provisoire en 1941 et décrivant les bombardements de 1944 qui endommagent certaines fenêtres. 

À partir de 1943, le ton change, Alfred exprime à plusieurs reprises sa lassitude face aux retards de paiement : « C’est assez ennuyeux d’être obligé de réclamer deux fois mon mois », écrit-il le 13 octobre 1943. La relation de confiance s’érode et finalement, le 31 juillet 1948, après des mois de tensions, Alfred décide de quitter son emploi. Quelques semaines plus tard, il saisit le Conseil des Prud’hommes contre Picasso, pour dénoncer les retards de paiement. L’artiste est absent à l’audience et les suites données au litige ne sont pas connues à ce jour. 

En 1948, Alfred Réty quitte Boisgeloup. Il se sépare quelque temps plus tard de Marie, se remarie en 1952 avec une certaine Edith-Gisela Klatte Waltraud. Installé à Coulommiers, il y décède  le 9 mars 1985.

 

L’héritage d’une correspondance

D’un ton sobre mais précis, d’une orthographe assez hasardeuse, les lettres d’Alfred Réty racontent la vie de Boisgeloup : les travaux du jardin, les récoltes envoyées à Paris, les incidents techniques dans le château ou encore les visites des artisans locaux. 

Au fil du temps, la relation, d’abord empreinte de respect mutuel entre employeur et employé, se dégrade durant les années 1940. S’agissait-il d’un défaut d’intérêt de la part de Picasso, pour Boisgeloup ? On ignore les raisons pour lesquelles Picasso retardait ses paiements. La rupture entre les deux hommes, actée en 1948, est définitive.
 

 

Simone Zimbardi